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"Historiens et Géographes face à la médiatisation de l'événement"
EXTRAIT DE L'OUVRAGE

L'actualité à l'école, instrument de formation du jeune citoyen,
par René Rémond

René Rémond, président de la fondation nationale des sciences politiques, est, depuis longtemps, convaincu de la nécessité d'une intégration de l'événement dans l'enseignement. Historien de formation, il justifie également, en tant que professeur, cette prise de position citoyenne. Il expose ici quelques principes élémentaires, favorables à ses yeux à l'introduction de l'actualité à l'école, dans une démarche interdisciplinaire, inhérente au souci d'éducation civique, qui déborde largement l'enseignement de l'histoire et de la géographie stricto sensu.

 L'intégration de l'événement à l'enseignement

 Le point de vue de l'historien

En tant qu'historien, j'ai milité avec ferveur pour que se comble le fossé souvent surestimé entre le passé et le présent. Parce que le passé a été présent et que le présent deviendra passé, l'historien n'a aucune raison d'attendre pour appliquer ses méthodes aux événements. Pourtant, les historiens se sont longtemps opposés à l'introduction de l'actualité dans leur discipline, pour deux raisons principales qu'il me semble bon de réfuter.
La première concerne les sources: les historiens ont tendance à accorder une attention excessive aux documents d'archives par rapport à d'autres sources possibles et tout aussi riches. En étudiant l'actualité, en utilisant donc d'autres types de documents, ils rendraient un grand service aux générations suivantes.
La seconde est liée à leur idéal d'objectivité: ils estimaient que l'actualité ne peut être traitée avec une distance suffisante et que les réactions affectives qu'elle suscite menacent leur objectivité. Pourtant, l'éloignement dans le temps n'apaise pas nécessairement ces réactions et toute question, si elle demeure vivante dans nos esprits, ne doit pas être "tuée" par le problème de l'objectivité.
Refuser d'aborder un problème d'actualité au nom de l'objectivité reviendrait à un aveu d'impuissance de la part des historiens. Quel serait, dès lors, le sens de leur discipline? Sous le même prétexte, on refuserait de parler du régime de Vichy et l'histoire faillirait à sa mission sociale.
Le rôle de l'histoire est en effet aussi d'aider une société à définir son identité, besoin qui se fait particulièrement ressentir en Allemagne ou en ex-URSS actuellement. Pour cela, elle doit rendre les événements intelligibles, en prenant en compte les éléments qui ne relèvent pas tous nécessairement de la rationalité: mythes, passions… Son objectif premier, auquel peut aussi concourir une discipline comme la géographie, consiste à aider les hommes à se situer, en guidant leur perception du temps, de la continuité historique ou des événements irréversibles.

 Le point de vue de l'enseignant

La mission première de l'enseignant est de former des jeunes pour qu'ils deviennent des sujets autonomes, ayant une capacité de jugement et de réflexion personnelle. Il est donc nécessaire de leur apprendre à apprécier les événements et à faire un tri dans la masse d'informations qu'ils reçoivent. L'enseignement doit proposer une méthode plus qu'un savoir ou une opinion déja faite. Dans ce cadre, il paraît plus utile de savoir apprécier des événements en cours que des événements révolus, d'autant qu'ils repondent aux attentes de nombreux élèves. Il n'était, par exemple, pas normal que l'on refuse de parler de la guerre du Golfe à l'école: pour être fidèle à sa mission, l'enseignement ne doit pas abdiquer face aux médias.

 Le point de vue du citoyen

L'école doit aussi être un lieu d'éducation du citoyen, ce qu'elle n'a pas toujours été de manière appropriée. En étudiant les institutions, par exemple, les élèves n'ont qu'une approche abstraite et incomplète de la société. Il faut donc, en plus, les initier à la lecture des journaux, pour les préparer à entrer dans le monde adulte.
C'est une idée qui est admise aujourd'hui mais qui a eu du mal à s'imposer: il y a quelques années encore, on interdisait les journaux à l'école. Les enseignants se sont rendu compte depuis que l'univers des journaux était inconnu de nombreux élèves et ils commencent à proposer l'étude d'articles au même titre que l'étude de textes littéraires.
Face à des inquiétudes persistantes de la part des familles, il convient cependant toujours de rappeler que c'est la démarche que l'on veut apprendre aux élèves, la nécessaire distinction entre les faits établis et les appréciations. Si l'école réussit dans cette entreprise, ce sera un pas décisif dans la garantie de la démocratie.

 

 Les implications pour les enseignants

Une fois admise l'idée que l'actualité doit être introduite dans l'enseignement, il convient de s'entendre sur la démarche à adopter pour les professeurs. Elle n'est pas évidente car elle leur demande à la fois un fort investissement personnel et une certaine humilité. A travers certains exemples, il est possible de mettre en lumière plusieurs manières d'aborder les événements.

 La première, qui est aussi la plus prudente, consiste à situer l'événement dans une continuité historique. Même si elle répond à une tentative de légitimation, aborder la question de la guerre du Golfe de cette manière a l'avantage de mettre en évidence les enjeux qui sous-tendent les faits.

 La deuxième possibilité est de s'appuyer sur la signification qu'une question peut avoir pour nous. En ce qui concerne la guerre du Golfe, il faut par exemple insister sur le caractère à la fois ancien et nouveau du problème. Nouveau par l'ampleur de la réaction de la communauté internationale: la Société des Nations (SDN) avait déjà réagi par des sanctions économiques, lors de la guerre d'Ethiopie par exemple, mais l'histoire a révélé la faiblesse de ce type de mesure. La guerre du Golfe offre donc une situation nouvelle face à des événements historiques un peu comparables.

 Cet exemple nous indique une troisième manière d'aborder l'actualité, qui consiste à mettre en valeur la complexité des phénomènes et la pluralité des points de vue à leur égard, qu'ils appartiennent au passé ou au présent. L'affaire Touvier a été, par exemple, une occasion de revenir sur l'ambiguïté de la période du régime de Vichy.

La principale difficulté que rencontrent ces démarches réside dans la qualification des actes. Si certaines des opinions de l'enseignant sont personnelles, il est bon qu'il en fasse part en les présentant comme telles, et donc comme matière à discuter. Mais il ne doit pas hésiter à exprimer un jugement au nom de la morale, du droit international ou encore des droits de l'homme, quand certains faits l'exigent.

 Ceci nous indique finalement une dernière forme de démarche que l'enseignant doit toujours garder à l'esprit: la formulation d'un jugement est un droit mais aussi, dans certains cas, un devoir. Car l'éducation est aussi celle des consciences. Y entrent en jeu la politique, la morale, l'éthique... C'est encore une fois préparer les élèves à la vie en société et aux responsabilités qu'ils auront à y exercer, quelles qu'elles soient. La formation de citoyens ne doit donc pas être le seul fait du professeur d'histoire: elle doit être partagée par l'ensemble du corps enseignant, quelles que soient les disciplines. A la rigueur, elle pourrait faire l'objet de projets d'établissement. Mais ceci devrait alors s'accompagner d'un grand pragmatisme car l'école ne peut pas pour autant créer et gérer son propre système de valeurs.

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