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L'intégration
de l'événement à l'enseignement
Le
point de vue de l'historien
En tant qu'historien, j'ai milité avec ferveur pour que
se comble le fossé souvent surestimé entre le passé et le
présent. Parce que le passé a été présent et que le présent
deviendra passé, l'historien n'a aucune raison d'attendre
pour appliquer ses méthodes aux événements. Pourtant, les
historiens se sont longtemps opposés à l'introduction de
l'actualité dans leur discipline, pour deux raisons principales
qu'il me semble bon de réfuter.
La première concerne les sources: les historiens ont tendance
à accorder une attention excessive aux documents d'archives
par rapport à d'autres sources possibles et tout aussi riches.
En étudiant l'actualité, en utilisant donc d'autres types
de documents, ils rendraient un grand service aux générations
suivantes.
La seconde est liée à leur idéal d'objectivité: ils estimaient
que l'actualité ne peut être traitée avec une distance suffisante
et que les réactions affectives qu'elle suscite menacent
leur objectivité. Pourtant, l'éloignement dans le temps
n'apaise pas nécessairement ces réactions et toute question,
si elle demeure vivante dans nos esprits, ne doit pas être
"tuée" par le problème de l'objectivité.
Refuser d'aborder un problème d'actualité au nom de l'objectivité
reviendrait à un aveu d'impuissance de la part des historiens.
Quel serait, dès lors, le sens de leur discipline? Sous
le même prétexte, on refuserait de parler du régime de Vichy
et l'histoire faillirait à sa mission sociale.
Le rôle de l'histoire est en effet aussi d'aider une société
à définir son identité, besoin qui se fait particulièrement
ressentir en Allemagne ou en ex-URSS actuellement. Pour
cela, elle doit rendre les événements intelligibles, en
prenant en compte les éléments qui ne relèvent pas tous
nécessairement de la rationalité: mythes, passions… Son
objectif premier, auquel peut aussi concourir une discipline
comme la géographie, consiste à aider les hommes à se situer,
en guidant leur perception du temps, de la continuité historique
ou des événements irréversibles.
Le
point de vue de l'enseignant
La
mission première de l'enseignant est de former des jeunes
pour qu'ils deviennent des sujets autonomes, ayant une capacité
de jugement et de réflexion personnelle. Il est donc nécessaire
de leur apprendre à apprécier les événements et à faire
un tri dans la masse d'informations qu'ils reçoivent. L'enseignement
doit proposer une méthode plus qu'un savoir ou une opinion
déja faite. Dans ce cadre, il paraît plus utile de savoir
apprécier des événements en cours que des événements révolus,
d'autant qu'ils repondent aux attentes de nombreux élèves.
Il n'était, par exemple, pas normal que l'on refuse de parler
de la guerre du Golfe à l'école: pour être fidèle à sa mission,
l'enseignement ne doit pas abdiquer face aux médias.
Le
point de vue du citoyen
L'école
doit aussi être un lieu d'éducation du citoyen, ce qu'elle
n'a pas toujours été de manière appropriée. En étudiant
les institutions, par exemple, les élèves n'ont qu'une approche
abstraite et incomplète de la société. Il faut donc, en
plus, les initier à la lecture des journaux, pour les préparer
à entrer dans le monde adulte.
C'est une idée qui est admise aujourd'hui mais qui a eu
du mal à s'imposer: il y a quelques années encore, on interdisait
les journaux à l'école. Les enseignants se sont rendu compte
depuis que l'univers des journaux était inconnu de nombreux
élèves et ils commencent à proposer l'étude d'articles au
même titre que l'étude de textes littéraires.
Face à des inquiétudes persistantes de la part des familles,
il convient cependant toujours de rappeler que c'est la
démarche que l'on veut apprendre aux élèves, la nécessaire
distinction entre les faits établis et les appréciations.
Si l'école réussit dans cette entreprise, ce sera un pas
décisif dans la garantie de la démocratie.
Les
implications pour les enseignants
Une fois admise l'idée que l'actualité doit être introduite
dans l'enseignement, il convient de s'entendre sur la démarche
à adopter pour les professeurs. Elle n'est pas évidente
car elle leur demande à la fois un fort investissement personnel
et une certaine humilité. A travers certains exemples, il
est possible de mettre en lumière plusieurs manières d'aborder
les événements.
La
première, qui est aussi la plus prudente, consiste à situer
l'événement dans une continuité historique. Même si elle
répond à une tentative de légitimation, aborder la question
de la guerre du Golfe de cette manière a l'avantage de mettre
en évidence les enjeux qui sous-tendent les faits.
La
deuxième possibilité est de s'appuyer sur la signification
qu'une question peut avoir pour nous. En ce qui concerne
la guerre du Golfe, il faut par exemple insister sur le
caractère à la fois ancien et nouveau du problème. Nouveau
par l'ampleur de la réaction de la communauté internationale:
la Société des Nations (SDN) avait déjà réagi par des sanctions
économiques, lors de la guerre d'Ethiopie par exemple, mais
l'histoire a révélé la faiblesse de ce type de mesure. La
guerre du Golfe offre donc une situation nouvelle face à
des événements historiques un peu comparables.
Cet
exemple nous indique une troisième manière d'aborder l'actualité,
qui consiste à mettre en valeur la complexité des phénomènes
et la pluralité des points de vue à leur égard, qu'ils appartiennent
au passé ou au présent. L'affaire Touvier a été, par exemple,
une occasion de revenir sur l'ambiguïté de la période du
régime de Vichy.
La
principale difficulté que rencontrent ces démarches réside
dans la qualification des actes. Si certaines des opinions
de l'enseignant sont personnelles, il est bon qu'il en fasse
part en les présentant comme telles, et donc comme matière
à discuter. Mais il ne doit pas hésiter à exprimer un jugement
au nom de la morale, du droit international ou encore des
droits de l'homme, quand certains faits l'exigent.
Ceci
nous indique finalement une dernière forme de démarche que
l'enseignant doit toujours garder à l'esprit: la formulation
d'un jugement est un droit mais aussi, dans certains cas,
un devoir. Car l'éducation est aussi celle des consciences.
Y entrent en jeu la politique, la morale, l'éthique... C'est
encore une fois préparer les élèves à la vie en société
et aux responsabilités qu'ils auront à y exercer, quelles
qu'elles soient. La formation de citoyens ne doit donc pas
être le seul fait du professeur d'histoire: elle doit être
partagée par l'ensemble du corps enseignant, quelles que
soient les disciplines. A la rigueur, elle pourrait faire
l'objet de projets d'établissement. Mais ceci devrait alors
s'accompagner d'un grand pragmatisme car l'école ne peut
pas pour autant créer et gérer son propre système de valeurs.
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