Prométhée est le journal « libre et indépendant » des élèves du lycée. Le proviseur adjoint a dû intervenir à propos de la mise en cause de la direction de l’établissement dans ses colonnes et de ce qu’il considérait comme du prosélytisme politique. Sollicité, le Clemi a assuré une médiation.
Pouvez-vous nous présenter Prométhée ?
C’est un journal de qualité qui existe depuis 3 ans. L’équipe tient jalousement à son indépendance financière. C’est pour elle un gage de liberté. Elle refuse pour cela d’être financée par le foyer socio-éducatif. Les élèves qui la constituent sont très investis dans les instances de vie lycéenne ainsi qu’au CA. Très engagés aussi. Mais le journal ne se réduit pas à son engagement politique, il propose des pages culturelles d’une grande richesse. Il est aussi attentif à la vie du lycée.
Pourquoi le contenu du journal vous a-t-il posé problème ?
En novembre 2007, notre lycée a connu des blocages contre la loi LRU, dite « loi Pécresse ». Prométhée a rendu compte du mouvement dans son numéro suivant. Une dizaine d’élèves sont venus nous le présenter avant de le vendre. Ils savent pourtant très bien qu’ils n’y sont pas obligés par les textes. Mais c’est une forme de cordialité de leur part. L’article sur le mouvement nous a fait réagir. Des personnes étaient nommées, en l’occurrence moi et Mme Gory, le proviseur par délégation, et surtout une phrase évoquait « la lâcheté de l’administration ». C’était faux et nous étions blessés. Les élèves ont entendu notre désaccord et dit qu’ils allaient réfléchir. Un élève a pris contact avec le Clemi, pour demander conseil. Ils m’en ont informé et m’ont invité de faire de même. Suite à ces premiers échanges, les élèves ont admis que le mot « lâcheté » était inapproprié. Ils ont proposé de le masquer, ainsi que les noms propres, sur les exemplaires déjà tirés dont ils avaient interrompu la diffusion, et de les supprimer sur le tirage à venir.
Comment s’est poursuivie la médiation ?
J’ai joint M. Famery, que les élèves avaient contacté, et lui ai fait part de mes griefs : la mise en cause de la direction déjà évoquée, et ce qui me semblait être du prosélytisme anti-Sarkozy. Il m’a répondu que la mise en cause de la direction posait problème mais que les prises de position contre Nicolas Sarkozy, même vigoureuses, ne semblaient pas relever du prosélytisme mais du droit d’opinion politique.
J’ai tout de suite approuvé la proposition d’un débat contradictoire sur le thème «Libertés et responsabilités d’un journal lycéen», pour « sortir par le haut » de cette difficulté, sans la balayer et en dialoguant sur le fond. Ce projet, ajouté à la bonne volonté réciproque, a achevé de détendre l’atmosphère. Les élèves ont continué de diffuser librement Prométhée, qui du coup s’est très bien vendu ! De mon côté, j’ai préparé le débat avec le Clemi. Celui-ci s’est déroulé en présence d’une quarantaine de personnes dont des enseignants, des CPE et de nombreux élèves. Il était animé par M. Famery et moi-même.
Daniel Junqua, vice-président de Reporter sans Frontières, membre de l’Observatoire des pratiques de presse lycéenne, ancien journaliste du Monde, ancien directeur du CPJ a évoqué à grands traits, «l’histoire de la conquête de la liberté de la presse et ses enjeux actuels ». Puis Pascal Famery a retracé « l’histoire, les contenus et la typologie de la presse lycéenne en France ». Enfin, Gaétan Evain, vice-président de l’association Jets d’encre a rappelé le « cadre réglementaire relatif à la presse lycéenne » et présenté l’Observatoire.
Dans un second temps, moi-même puis la rédaction de Prométhée, sommes intervenus sur notre vision de la place d’un journal d’élèves dans le lycée, et sur la difficulté rencontrée.
Que retirez-vous de cette difficulté et de cette médiation ?
D’abord, le plaisir d’un échange approfondi et sincère avec l’équipe de Prométhée. Ensuite, cela nous a permis d’engager le dialogue avec certains professeurs pour lesquels le contenu du dernier numéro posait problème. L’appréhension des enseignants à se voir mis en cause pose une vraie question. Les parents peuvent représenter aussi un terrain sensible, surtout dans le 8e où nombre d’entre eux sont des électeurs de Nicolas Sarkozy. C’est au chef d’établissement d’entreprendre un travail en direction de chacun et de se former sur cette question. Il ne faut pas tout de suite « monter sur la table », mais maintenir le dialogue et s’appuyer sur la circulaire.
En ce qui concerne les publications des élèves, pour moi, le droit d’opinion et le devoir d’information sont premiers, le refus du prosélytisme intervient comme le barrage contre les abus. La neutralité de l’enseignement concerne avant tout les enseignants dans leurs rapports aux élèves. La liberté éditoriale des journalistes lycéens permet de son côté une parole engagée, mais il leur appartient de préserver le pluralisme en offrant d’accueillir d’autres points de vue que le leur. De ce point de vue, Prométhée ne manque jamais d’appeler au débat contradictoire dans ses colonnes.
Y a-t-il un « retour sur investissement » à cette attention et à cette énergie consacrées à Prométhée?
Ah oui ! Bien sûr ! Ce n’est pas un luxe. Sans journal, cela manquerait de vie. C’est un formidable moyen de comprendre nos élèves. On découvre qui ils sont vraiment. Qu’ils sont « grands », qu’ils se cultivent, qu’ils lisent, qu’ils réfléchissent. Le premier réflexe pour un proviseur qui a de lourdes responsabilités, c’est de penser : « Je suis Louis XIV dans mon lycée » et « Je ne laisse rien passer ». Mais c’est impossible et inefficace : le lycée est au carrefour des contradictions entre l’École et la société. Il faut donc développer les lieux du dialogue permanent et diversifié avec les élèves.
Le journal en est un et ils y jouissent d’une grande autonomie. Le journal peut être une source d’inquiétude. Il peut aussi être un lieu de dialogue exigeant, fécond pour la qualité de vie de l’établissement. On est dans un cadre clair et codifié qui relève d’une éthique. C’est le sens du donnant-donnant inscrit dans la circulaire : plus de libertés en échange de plus de responsabilités. Pour ma part, j’adhère complètement à la conclusion de notre débat. Le journal lycéen, avec ses crises, représente un espace original d’éducation réciproque entre les jeunes et les adultes.
Propos recueillis en 2007 par Pascal Famery du CLEMI et Olivier Bourhis de Jets d’encre