Quelques distinctions pour la réflexion |
Nous proposons ici un ensemble de distinctions ou de déterminations conceptuelles communément utilisées ou rencontrées lors de discussions portant sur les médias d’information. Elles renvoient à des pistes de travail qui peuvent accompagner toute réflexion et toute approche critique en éducation aux médias.
Certaines distinctions ici présentées figurent dans la liste des distinctions conceptuelles du programme de terminale en philosophie, d’autres correspondent à des interrogations rencontrées lors de l’étude de notions ou de problèmes également en classe de philosophie. Toutefois, cette liste n’est pas exhaustive et ne concerne pas uniquement un enseignement de philosophie. Nous avons choisi d’aborder ici cinq déterminations ou distinctions conceptuelles différentes. Non parce qu’il s’agit des cinq plus importantes, mais parce qu’il s’agit soit simplement de termes communément employés dans le champ des médias ou de l’information, soit de distinctions permettant de construire un premier regard critique. On parlera ainsi d’un manque d’objectivité ou d’une approche subjective ; on justifiera son travail en invoquant les faits qu’on se contente de restituer ; ou encore, on sera touché par un reportage émouvant nous conduisant à des prises de position générales… On peut également constater qu’il y a différentes manières d’adhérer à un discours, et il existe également différents moyens conduisant à l’adhésion éventuelle de celui qui écoute ou regarde. Ces premières pistes peuvent ainsi participer à la constitution d’un appareillage critique sans doute indispensable à une éducation aux médias. |
Subjectivité / Objectivité
La notion de fait
Déduction et induction / exemple et argument
Persuader et convaincre
Information et propagande
Subjectivité / Objectivité
La distinction entre le subjectif et l’objectif nous sert communément pour discréditer ou valoriser un discours. La subjectivité est alors assimilée au point de vue personnel emprunt d’une orientation partiale alors que la présentation objective se proposerait de nous délivrer l’événement ou les faits tels qu’ils sont. Que peut valoir une telle distinction ? Comment s’interroger sur la valeur d’une information ?
- Les termes de subjectivité et d’objectivité sont construits à partir des termes « sujet » et « objet ». Il peut être intéressant ici de relever les différents emplois des mots sujet et objet dans la langue française : on parlera du sujet d’un reportage, du sujet d’un examen, du sujet grammatical…De même on évoquera l’objet d’un discours ou l’objet qui est posé devant nous ou l’objectif d’une caméra qui est ce qui est tourné vers l’objet…
- Or, dans un sens premier, est subjectif ce qui se rapporte au sujet, est objectif ce qui se rapporte à l’objet. Dès lors, nous considérons que le discours objectif est le discours vrai, alors que le discours subjectif est un discours individuel, relatif, valable pour un seul sujet en tant que ce sujet juge habituellement les choses selon ses impressions, ses goûts, ses habitudes ou ses désirs. Le discours objectif serait lui valable pour tous les esprits puisqu’ils nous donne à voir les faits tels qu’ils sont, le réel tel qu’il est. Il aurait donc une portée universelle.
- Relever alors les différents concepts utilisés ici : sujet, objet, réel, réalité, fait, vérité….Montrer en quoi nous assimilons d’un côté sujet/subjectif/individuel/relatif… et d’un autre objet/objectif/vérité/fait/universel…. ce qui semble justifier un certain discrédit du subjectif. Que serait alors un discours objectif ?
- Si est subjectif ce qui renvoie au terme de sujet, il semble nécessaire de préciser le sens de ce terme et de se demander quelles distinctions il est possible de faire entre « sujet » et « individu ». On parle bien d’un sujet grammatical et non d’un individu grammatical. Chercher ce qui peut distinguer ces deux termes.
- On peut alors opérer une distinction dans les divers usage du terme « sujet ». En tant que sujets psychologiques ou en tant qu’individus, nous sommes tous différents. Là où l’un a froid, l’autre peut avoir chaud, là où une sensation peut être agréable à l’un elle peut rendre l’autre indifférent…En revanche, c’est bien en tant que sujet aussi que je parle, et que je connais ; que je dis que la somme des angles d’un triangle est égale à 180° et que je peux le communiquer aux autres sujets. Ainsi, le terme de subjectivité peut avoir plusieurs acceptions en fonction du sens du mot sujet que nous entendons : dans la langue courante, subjectif est synonyme de partial, d’individuel et de personnel voire d’illusoire, mais le sujet est aussi celui qui saisit un objet et le détermine comme tel. Il n’y a finalement peut-être d’objet que pour un sujet qui le constitue. Ainsi, on peut également se demander ici quelle valeur et quel sens accorder à la notion de fait. De quoi parlons-nous lorsque nous faisons appel aux faits ?
- Si nous cherchons à atteindre une certaine objectivité, c’est en tant que sujets dotés de facultés de connaître que nous pouvons le faire. Ainsi l’objectif suppose le subjectif, il implique une relation entre un esprit qui connaît et un réel qui l’affecte.
- De même c’est bien toujours en tant que sujet que je m’engage, que je porte des jugements moraux…et un jugement moral pourrait bien avoir une portée universelle alors qu’il est le produit d’un sujet…Faut-il alors toujours discréditer la subjectivité ? Peut-il y avoir une objectivité de l’information ?
La notion de fait
Lorsque nous invoquons les faits, nous considérons généralement que nous sommes dans le champ de l’indiscutable. Si une opinion peut laisser place à un débat et à des désaccords, les faits, au contraire, « parlent d’eux-mêmes ». On distingue alors communément les faits présentés et les commentaires qui les accompagnent ne reconnaissant une place à l’interprétation que dans ces derniers. Mais qu’est-ce qu’un fait ? En quoi pouvons-nous ainsi spontanément lui accorder de la valeur ?
- Citer des exemples de faits dans des domaines différents : fait historique, fait scientifique, fait quotidien.
- Distinguer le fait de l’objet :
Montrer en quoi le fait n’est pas un objet mais consiste en une relation particulière entre objets. Ex : « le volcan est entré en éruption à minuit ». Dans les exemples trouvés plus haut, montrer ce qui est de l’ordre du fait et ce qui est l’objet.
- Distinguer la particularité du fait de la généralité de la loi générale :
Exemple : « l’eau est en train de bouillir dans la casserole » et « l’eau bout à 100° »
- Distinguer le fait du donné :
Gaston Bachelard - Philosophe et épistémologue français (1884-1962) - nous dit ainsi, dans la Formation de l’esprit scientifique : « Le microscope prolonge plus l’esprit que l’œil ». Quelle est la place des instruments de mesure et d’observation dans la détermination d’un fait ? Ce que l’on constate au niveau du fait scientifique peut-il être dit de tout fait ?
- Distinguer les jugements de fait des jugements de valeur
Ex : Le ciel est dégagé aujourd’hui, etc. « Le traitement infligé aux femmes en dans certains pays est honteux » etc.
Une fois ces distinctions opérées, quelles sont les premières caractéristiques du fait que nous pouvons relever ? Y a-t-il des faits en soi ? Dire « c’est un fait », est-ce un argument ?

Déduction et induction / exemple et argument
Parce que l’information nous parle de faits, mais aussi de situations particulières, individuelles, nous sommes souvent tentés de considérer que les cas présentés ont valeur de vérité. Pour soutenir une idée, pour alimenter un discours qui se présente comme vrai, pour argumenter lors d’une discussion, nous faisons assez souvent appel aux exemples. Or, peut-on prendre un exemple pour un argument ? D'une manière générale, cela revient à essayer d'établir une distinction entre l'induction et la déduction.
- La déduction, qui consiste à partir du général pour aller vers le particulier, permet réellement d'argumenter puisqu'elle s'appuie sur des principes, rationnels, objectifs, logiques - démonstratifs et/ou réfutables en raison.
Donner des exemples de raisonnements déductifs
- L'induction au contraire consiste à partir du particulier, d'un exemple, pour généraliser. Ainsi, lorsque nous nous appuyons sur un nombre limité d’exemples tirés du passé pour prouver une règle qui porte sur tous les exemples que nous pourrions rencontrer dans le futur, nous utilisons la méthode de l’induction.
Donner des exemples de raisonnements inductifs.
- Montrer en quoi l’induction ne prouve rien : on pourra toujours opposer un contre-exemple et ainsi de suite sans jamais parvenir à rien démontrer, à rien prouver. Bertrand Russel - Mathématicien, philosophe et logicien britanique (1872-1970) - dit ainsi : « L’homme qui a nourri un poulet chaque jour de la vie de celui-ci finit par lui tordre le coup, ce qui montre que le poulet aurait gagné à avoir une conception un peu plus fine de l’uniformité de la nature »
- Montrer en quoi les conclusions d’un raisonnement inductif ne sont pas logiquement nécessaires. On ne peut alors justifier la valeur de l’induction qu’en invoquant un principe comme la régularité des phénomènes naturels qui est lui-même un principe général qui n’a pu être établi qu’inductivement etc… Montrer en quoi on peut parler d’un « cercle de l’induction ».
Persuader et convaincre
La langue courante confond bien souvent la persuasion et la conviction. Bien souvent, indifféremment, nous disons ainsi que nous sommes persuadés d’une chose ou que nous en sommes convaincus. Pourtant, ces deux attitudes relèvent-elles d’une même démarche ? Persuader quelqu’un est-ce le convaincre ?
- Partir des définitions communes et des expressions courantes : « Je suis persuadé qu’il va venir… », « Je suis convaincu qu’il va venir… », « Tes propos manquent de conviction », « Tes propos manquent de persuasion »… Montrer en quoi, ces deux notions ne renvoient pas exactement à la même réalité. Convaincre l’autre présuppose d’abord que l’on soit soi-même convaincu de la vérité de ce que l’on affirme alors que la persuasion ne vise qu’à emporter l’adhésion d’autrui, qu’importe si celui qui persuade ne croit pas un instant à ce qu’il dit
Persuader : c’est amener quelqu'un à croire, à penser, à vouloir, ou encore à faire quelque chose par une adhésion complète et fondée pour l’essentiel sur un sentiment.
Convaincre : c’est produire une certitude qui ne soit pas seulement subjective ou liée à un simple sentiment, mais fondée en raison et appuyée sur des démonstrations.
- On parle des « moyens de persuasion » et non des « moyens de conviction ». Pourquoi ? Montrez en quoi la persuasion est d’un rapport aux autres alors que la conviction réside d’abord dans un rapport à soi. On peut remarquer que la persuasion n’hésite pas à utiliser tous les artifices du langage pour atteindre son but. Autrement dit, pour persuader quelqu’un, j’userai de mon autorité, de ma séduction, de ma pratique rhétorique du langage alors que convaincre ne semble pas consister à accomplir le même geste.
- Montrez en quoi la persuasion et la conviction relèvent de deux logiques différentes de communication.
- La persuasion et la conviction ont-elles alors le même rapport à la vérité ? Montrez que la persuasion n’hésite pas à utiliser tous les artifices du langage pour atteindre son but, là où la conviction ne cherche qu’à témoigner de la vérité, quitte à admettre en face d’elle, qu’elle est erronée.
Information et propagande
On oppose traditionnellement information et propagande. L’information serait, en ce qu’elle éclaire les individus, ce qui nourrit la démocratie alors que la propagande serait synonyme de mensonge, de manipulation, de jeu de pouvoir, donc de désinformation. Là où l’information est condition de la liberté, la propagande témoigne d’une logique d’aliénation et de domination. La valeur de l’information, dans son rapport à la propagande, tiendrait ainsi à son rapport avec les faits. L’information consisterait ainsi à dire ce qui est, ce qui s’est passé, alors que la propagande déformerait la réalité. Mais la propagande ne repose-t-elle pas également sur des faits ? En outre, peut-il vraiment y avoir propagande sans information ?
- Trouver des exemples de propagande dans l’actualité plus ou moins proche
- Énumérer les divers sens et usages du terme information en donnant des exemples : les nouvelles, les données, le savoir en général …
- Montrez en quoi on peut distinguer l’information de la communication parce qu’il est possible de nier une information mais non une communication.
- On considère généralement que la propagande est synonyme de mensonge, mais on peut souligner que la vérité paye sans doute davantage. Une bonne propagande doit énoncer des faits avérés. Là où le pouvoir ne fait que mentir il montre sa faiblesse. Montrez alors que c’est l’éclairage sur les faits qui semble nourrir la propagande. Sur ce point, il peut être utile de revenir sur la question du fait comme construction.
- Montrez en quoi la propagande ne suppose pas simplement la communication mais aussi l’information.
- Si l’information suppose une culture suffisante de la part de celui qui est informé pour être reçue pleinement, la transmission de l’information n’implique-t-elle pas souvent une certaine déformation ? Comment informer celui qui n’est pas spécialiste ?
- Qu’est-ce qui peut permettre, dans ces conditions, de distinguer l’information de la propagande ? Montrer, par exemple, en quoi l’information amène des problèmes là où la propagande propose des solutions.
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