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| Philippe
Meirieu, Le
savoir et les médias - 14 mai
2001 |
Concernant
le traitement de l'information, les médias et l'usage
pédagogique de ceux-ci, je ne suis pas spécialiste.
Mes recherches se sont d'abord axées vers la psychologie
cognitive interactionniste, sur les problèmes d'interaction
entre pairs notamment. Je me suis également intéressé
à l'histoire de la pédagogie ainsi qu'au statut
du discours pédagogique dans l'histoire. Je travaille
plus particulièrement, depuis quelques années,
sur les savoirs d'action et sur leur construction dans les
formations à caractère professionnel.
En tant que chercheur, je rencontre
donc latéralement la question des médias.
À la suite de la consultation sur les lycées
que j'ai
conduite, les travaux personnels encadrés ont été
institués et font une large part au travail sur la
documentation, sur l'information
et sur les médias.
Je vais tenter de dégager quatre
grandes séries de remarques concernant successivement
:
le maître et le livre,
la construction du rapport
au document, du rapport au texte, du rapport au livre
dans la relation pédagogique,
les médias, l'enseignant
et le rapport à la vérité
les rapports communication/transmission.
Trois
modèles d'enseignants
Identifions dans un premier temps
trois modèles possibles du maître dans sa classe.
Les modèles éducatifs apparaissent selon un
ordre chronologique mais il suffit d'un
ministre ou d'un
recteur, d'un
bouleversement institutionnel, pour que d'anciens
modèles réapparaissent et que des modèles
récents disparaissent momentanément ou définitivement.
Il s'agit
donc d'un
artefact que de parler d'apparitions
successives, car dans les faits les modèles sont
entremêlés.
Voyons
néanmoins trois modèles : le compagnon, le
clerc et le bibliothécaire.
Le
compagnon
Il correspond probablement au modèle
le plus ancien. Mais il continue de fonctionner largement
aujourd'hui.
Le rapport du compagnon à son apprenti s'inscrit
dans une action de faire liée à la production.
Le modèle est valorisant, mais il s'est
trouvé confronté à des difficultés
de fonctionnement importantes.
À cet égard, j'ai
retrouvé des textes de compagnons qui datent de la
fin du Moyen-Age et du début de la Renaissance :
les " professeurs " s'inquiétaient
déjà de la pertinence de leur modèle.
Un texte a notamment retenu mon attention.
Un maître s'y
demande comment on peut à la fois satisfaire le client
et permettre la formation de líapprenti, alors que
ce dernier níest pas compétent. Les compagnons
ont donc créé des lieux où il était
possible de prendre du temps et de gâcher du matériel,
afin que les apprentis aient le temps díapprendre,
sans être talonnés par la satisfaction du client.
Ce modèle du compagnonnage
reste fécond. Toutes les méthodes actives
qui s'en
inspirent, telles qu'elles
se sont structurées à partir des années
1900 ont cependant retrouvé les difficultés
que les compagnons avaient déjà identifiées
dans leur travail.
En valorisant la production collective,
la difficulté d'articuler
à celle-ci la progressivité des apprentissages
est réapparue. En valorisant la qualité du
produit fini, le fait d'intégrer
celui qui n'est
pas a priori compétent a posé problème.
En mobilisant le désir des enfants ou des élèves
autour d'une
production susceptible de les enthousiasmer, l'Éducation
nouvelle a retrouvé l'aspiration
par la qualité au détriment du tâtonnement
nécessairement beaucoup plus lent des apprentissages,
et particulièrement des apprentissages des élèves
en difficulté.
Ce modèle du compagnon reste
encore présent mais il est, à la fois, porteur
d'une
certaine richesse et d'une
série de limites.
Le
clerc et le bibliothécaire
Historiquement, le modèle qui
est apparu après celui du compagnon correspond au
clerc, le clerc catholique plus exactement.
On rencontre une rupture pédagogique
fondamentale à la fin du XVIIIe siècle et
au début du XIXe siècle qui correspond, avec
un temps de retard, à la charnière du catholicisme
et du protestantisme. L'émergence
d'un
troisième modèle, celui du maître bibliothécaire
est en ce sens étroitement lié à la
contestation du modèle catholique par le modèle
protestant.
Expliquons-nous : le clerc catholique
se considère comme capable de donner aux autres le
sacrement du savoir et de la grâce. Il apporte aux
apprenants sa parole et la vérité. Les protestants,
comme Coménius, ressentent une vive irritation contre
cette posture du clerc catholique. Ce dernier interdisait
aux fidèles d'accéder
directement à la Bible. Le choix des passages à
lire, des commentaires de ceux-ci étaient réservés
aux clercs qui avaient ainsi le monopole de l'interprétation
du texte sacré.
Le protestantisme se constitue comme
un refus de laisser aux clercs le monopole de l'accès
au texte et comme la volonté de permettre aux fidèles
d'accéder
directement au texte littéral et d'en
discuter la signification. C'est
ainsi que se constitue entre le XVIIe et le XIXe siècle
un modèle qui va être porté par la pédagogie
protestante, qui est celui du libre examen.
Celui-ci promeut l'accès
direct au document contre le système clérical
catholique dans lequel le clerc a le monopole du choix du
commentaire, de l'interprétation
et de la vérité du document. Ce n'est
donc pas un hasard si les pays nordiques et l'Angleterre
ont des bibliothèques bien plus importantes qu'en
France.
Au XIXe siècle les deux modèles
s'affrontent.
Ainsi l'université
de Bruxelles s'appelait
l'université
" libre exaministe " de Bruxelles. Les étudiants
avaient le droit, contrairement aux étudiants des
universités catholiques, d'accéder
directement à la bibliothèque, de choisir
eux-mêmes leurs ouvrages et de discuter de ces ouvrages
entre eux.
Les grands laïcs français
comme Ferdinand Buisson, ont fait des séjours prolongés
en Suisse où ils ont pu rencontrer la tradition pédagogique
protestante et s'en
imprégner, mais le système éducatif
français n'a
jamais vraiment tranché entre les deux courants pédagogiques
qui s'opposaient.
La France a cherché le compromis qui permet au maître
de rester le clerc tout en s'appuyant
de manière latérale sur le modèle du
maître bibliothécaire qui guide l'élève
vers le livre.
Le débat reste actuel. Certains
affirment le primat de la parole magistrale sur toutes les
autres formes d'enseignement
et d'autres
affirment le primat du travail sur document, du travail
de groupe sur les autres formes d'enseignement.
Le paradoxe, aujourdíhui, c'est
que la tradition républicaine retrouve assez étrangement
la position du clerc catholique au détriment de la
critique de document.
Mais il y a peut-être une richesse
française possible aujourdíhui, dans la mise
en tension des trois modèles. Le compagnon incarne
la centration sur les savoir-faire. Le clerc rappelle la
nécessité qu'un
savoir s'incarne
à travers la langue qui est porteuse de l'exigence
de vérité. Le maître bibliothécaire
amène, quant à lui, les élèves
vers le texte, permettant ainsi une laïcité
ouverte.
Cependant, même s'il est possible
de combiner ces trois modèles, cela ne suffit pas
pour répondre à toutes les interrogations
pédagogiques de transmission du savoir.
En effet, suffit-il de permettre l'accès
au texte pour que l'élève
construise un rapport exigeant au texte, rapport qui lui
permette d'édifier
son esprit critique?
Conditions
d'un
rapport exigeant au texte
Ma deuxième série de
remarques est liée aux questions de conditions de
construction d'un
rapport exigeant au texte. Je voudrais distinguer cinq points
à ce propos.
L'objectalité
Mon premier point concerne la construction
d'une
certaine "objectalité".
La relation objectale consiste à
poser un objet comme extérieur à soi. L'enfant
vit dans un univers que Piaget appelait l'égocentrisme
initial où l'ensemble
des objets est récupéré par la sphère
subjective. Mais la construction de l'objectalité
n'est
pas liée seulement à la petite enfance. Un
certain nombre de recherches que j'ai
menées montrent que, souvent, les savoirs proposés
aux élèves ont trop de sens pour eux. Cette
surcharge de sens est névrotique.
Les élèves ont tendance
à réinterpréter le savoir à
travers leur vie personnelle. Le surinvestissement de l'exemple
donné par le professeur devient une entrave à
l'accès
à l'abstraction.
On s'aperçoit
que le concret peut être l'objet
d'un
blocage là où, peut-être, certains élèves
s'en
seraient mieux sortis avec l'abstraction.
Le savoir n'est
donc pas posé immédiatement en dehors de soi.
Le savoir n'a
pas d'objectalité
en soi et il arrive qu'il
soit dévoré par la subjectivité de
la personne. Les élèves subissent aujourd'hui
des pressions affectives terribles qui les empêchent
d'appréhender
le monde comme extérieur à eux-mêmes.
La distinction entre l'objectalité
et la subjectivité n'est
pas construite chez un certain nombre d'entre
eux. Pour cette raison, les enfants abordent généralement
tout objet d'étude
sur le mode de l'adhésion
ou du rejet. Ils n'ont
pas intégré la notion d'extériorité
qui permettrait l'analyse
ou l'étude.
Des enquêtes menées récemment
démontrent que la période la plus difficile
à gérer à l'école
primaire est celle de l'accueil,
ce moment où l'enfant
accepte de se libérer de son tumulte intérieur,
de le mettre entre parenthèses pour se rendre disponible
à la considération d'un
objet qui existe en dehors de lui, et dont on peut parler
sur un mode qui n'est
ni celui d'un
conflit d'opinion
ni celui du conflit de subjectivité, mais celui de
la discussion critique.
L'objectivité
Posée comme principe régulateur,
l'objectivité
doit guider le travail pour identifier les caractéristiques
constitutives de l'objet
étudié, d'un
document. À cet égard, la probité linguistique
est très importante. Or un nombre colossal de jeunes
estime par exemple que la différence entre un conditionnel
et un futur est sans importance. La lecture exacte, rigoureuse
du texte n'est
pas évidente pour les élèves. Et
il faut s'y
attacher sans relâche avec l'objectivité
pour horizon même si c'est
un horizon qui recule au fur et à mesure que l'on
avance.
L'argumentativité
Il faut ensuite distinguer l'objectivité
de l'argumentativité.
En effet, il est nécessaire de s'interroger
sur le statut de tout document étudié. J'ai
été amené, dans mon travail de chercheur,
à réfléchir au statut des textes pédagogiques.
Beaucoup d'ambiguïtés
voulues ou non par les auteurs subsistent parce que la nature
des documents n'a
pas été clairement définie. Des textes
de nature scientifique, éthique ou à charge
lyrique n'ont
pas la même fonction. Beaucoup de textes pédagogiques
sont à charge lyrique et prétendent être
scientifiques ou éthiques. Identifier le statut du
texte et la nature de ses arguments est donc un travail
absolument nécessaire.
L'axiologie
du texte
Un fois que le statut du texte est
élucidé, il faut repérer l'axiologie
du texte, les valeurs dont il est porteur. Il n'existe
pas de texte neutre et l'éducateur
doit être capable de faire entendre cela à
l'élève.
La
croyance et l'adhésion
Il est possible, au-delà de
cette analyse, d'atteindre
un cinquième niveau, celui de la croyance et de l'adhésion.
Quelle posture peut-on avoir par rapport aux valeurs présentées
et au groupe qui les partage? Ce questionnement n'est
possible qu'après
avoir dépassé les quatre niveaux précédents.
Une véritable élaboration pédagogique
complexe doit donc être mise en oeuvre pour cela.
Or, les enseignants et les documentalistes ne sont pas toujours
correctement formés pour ce faire.
Information, savoir,
savoir-action
Il me semble que ce qui caractérise
l'information,
contrairement au savoir scolaire traditionnel, c'est
que le maître ne la connaît pas avant l'élève.
Chronologiquement nous ne sommes plus dans un rapport qui
permet la maîtrise préalable du savoir en favorisant
la transmission sous sa forme traditionnelle. Le maître
et l'élève
découvrent quasiment simultanément l'information.
La posture de l'enseignant
va donc être totalement modifiée à cause
de cette simultanéité. Il ne peut plus fonctionner
dans la transposition didactique. L'enseignant
est obligé de traiter dans l'urgence
les informations. Ce n'est
donc pas le savoir savant qui va être transposé
didactiquement en savoir scolaire au sein de la classe,
mais un certain regard, un type d'attitude,
un type d'exigence
à l'égard
de ce qui se donne comme information.
Ce changement, ce déplacement
posent clairement le problème de la formation actuelle
des enseignants. Pour gérer l'urgence
il faut avoir un jugement sûr qui permette de sentir
dans l'immédiateté
l'enjeu
d'une
situation, savoir surseoir ou non à une discussion,
par exemple.
En caricaturant, nous passons ici
du modèle platonicien au modèle aristotélicien.
Les médias réactivent une problématique
qui renvoie à cette capacité, qui doit être
construite, à entendre et réagir malgré
l'incertitude.
C'est
ce que Michel de Certeau appelle "l'art
de faire".
Il faut aujourd'hui
réfléchir à des concepts, comme celui
du discernement dans l'enseignement.
L'usage
du discernement devient déterminant avec les médias.
Rapports entre communication
et transmission
Pour reprendre les propos de Régis
Debray, la communication se déploie dans le paradigme
de l'espace,
alors que la transmission se déploie dans le paradigme
du temps et relie les générations entre elles.
L'éducation
aux médias repose la question de ce qui relie les
gens dans l'espace,
l'actualité,
et de ce qui relie les générations entre elles,
la culture.
Les deux ne sont pas contradictoires
mais profondément solidaires bien que leur articulation
ne soit pas simple. Il s'agit
d'un
défi pour l'école.
Il faut mettre en perspective ce qui arrive via l'actualité
avec les grandes préoccupations fondatrices de l'humanité.
C'est
ce qui permet de discerner dans l'actualité
ce qui la dépasse.
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